Stratégie de la destruction

par Leïla Vignal , le 29 mars

Depuis cinq ans, la population syrienne est l’objet d’une intense répression de la part d’un régime qui applique une politique massive de destruction, contraignant plus de la moitié des Syriens à quitter leur domicile et menaçant gravement l’avenir d’un pays vidé de ses forces.

Mes remerciements vont à Loïc Rivault, enseignant de géographie à l’Université Rennes-2, pour notre dialogue nourri autour du conflit syrien et sa généreuse autorisation à faire usage des cartes qu’il réalise, et dont certaines figurent dans cet article.

Une demi-décennie s’est écoulée depuis les premières manifestations du printemps 2011 réclamant en Syrie droits et dignité. Le régime de Bachar al-Assad y a répondu dès le premier jour par une répression brutale. Cette réponse sécuritaire, engageant d’emblée l’appareil de violence de l’État, était assumée : on se souvient de la déclaration de Rami Makhlouf, le cousin du président Assad, à la tête d’un empire économique acquis à la faveur des politiques de libéralisation des années 2000, en mai 2011 : « Nous irons jusqu’au bout » [1]. L’économie de la violence, orchestrée par ses nombreux services de sécurité, est l’un des piliers de la résilience du régime syrien [2].

La Syrie de 2011 était urbaine. Environ 75 % des 21 millions de Syriens résidait dans un ruban de villes situées pour l’essentiel du nord au sud dans la partie ouest du pays et le long de la vallée de l’Euphrate. La badya (la steppe) occupe en effet le reste du territoire. De grandes métropoles régionales ou nationales (du nord au sud : Alep, Hama, Homs, et Damas) polarisaient la croissance urbaine, relayées par un tissu important de moyennes et petites villes. C’est sur cette Syrie urbaine que s’exerce l’essentiel de la violence conflictuelle depuis 2011, avec son corollaire de morts, de blessés, de déplacements de populations et de destructions.

Les destructions sont, à l’évidence, inhérentes aux conflits armés. Cependant, en Syrie, leur ampleur, leur nature et les conséquences qu’elles entraînent — en particulier les déplacements massifs et sans doute durables de population — interdisent de les considérer comme de seuls dommages « collatéraux » de l’affrontement, inévitables et regrettables. En effet, l’étendue du désastre syrien et l’effondrement très rapide d’une société apparemment structurée poussent à s’interroger sur les formes de violence exercée et à analyser la place qu’occupent les destructions et les déplacements de population dans le conflit syrien.

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Le Collectif des Amis d’Alep en accord absolu avec cette lettre de contestation adressée à la présidence de France 2 suite à la diffusion du numéro scandaleux consacré à la Syrie de l’émission « Un oeil sur la planète » le 18 février 2016.

SouriaHouria.com سوريا حرية

Demande d’ouverture d’une enquête suite à l’émission « Un œil sur la planète » du 18 février 2016 sur la Syrie.

Comité exécutif de France télévision

Madame, Delphine ERNOTTE CUNCI

Présidente-directrice générale de France Télévisions

Objet : Demande d’ouverture d’une enquête suite à l’émission « Un œil sur la planète » du 18 février 2016 sur la Syrie

Paris le 20 févr.-16

Madame,

C’est avec stupéfaction que nous avons découvert le reportage de l’émission « Un œil sur la planète » du 18 février 2016 concernant la Syrie.

Le contenu de ce reportage est inquiétant, il jette un énorme doute sur le sérieux de l’information et des documentaires des chaines publiques. Pouvons-nous accepter aujourd’hui que nos médias publics reprennent les thèses les plus farfelues des médias conspirationnistes pour expliquer les événements en Syrie ?

Les nombreux arrangements avec la réalité, les témoignages douteux de personnalités dont le lien et la proximité avec le régime ne fait aucun doute et le fait de prendre pour argent comptant les affirmations du régime ne peuvent pas être le résultat d’une erreur humaine ou d’une méconnaissance et incompétence.

Ce reportage est un travail de propagande structuré, je vous présente ci-dessous une partie des éléments nous permettant de l’affirmer :

Pour expliquer le conflit syrien, le reportage commence par la fin de l’histoire, les djihadistes à Alep et à Idlib. On sait combien la question djihadiste inquiète l’opinion. Commencer le reportage par la problématique djihadiste apparue bien après le début de la révolution, n’est-ce pas déjà prendre parti ? Même si ce choix est discutable, une présentation du régime syrien, du président et de son accès au pouvoir grâce à un changement de constitution en cinq minutes, suite à la mort de son père aurait certainement éclairé un peu les esprits. Rappeler que le père est arrivé au pouvoir en faveur d’un coup d’état en 1970 et qu’il a dirigé d’une main de fer le pays en instaurant la terreur, terreur qu’un chercheur français Michel Seurat a décrit dans un livre « l’état de barbarie », et qu’il l’a payé de sa vie, ne serait-ce pas plus judicieux pour comprendre la barbarie actuelle ?

Ce choix d’ouvrir le reportage sur les djihadistes pouvait être défendu si tout au long du reportage les fausses déclarations, omissions volontaires et arrangements avec la réalité et l’histoire n’étaient pas monnaie courante.

Le reportage reconnait les manifestations de Deraa contre l’emprisonnement et la torture d’enfants par le cousin du président. Quelques images de rassemblement du début de la révolte sont diffusées, puis une carte apparaît montrant les foyers de contestation, mais pas d’image ou de vidéo des manifestations monstres qu’ont connu par la suite des villes comme Deraa, Homs, Hama, Daraya, Douma, Idlib… Le 8 Juillet 2011, une manifestation à Hama[1] a réuni près d’un demi-million de personnes en présence de l’ambassadeur américain et français, le préfet de la ville avait ordonné de ne pas s’opposer aux manifestants en ville. Aucun incident n’avait été alors noté, mais le lendemain le président a annoncé le limogeage du préfet pour manquement. Un exemple parmi tant d’autres que ce reportage omet sciemment de mentionner. Par contre la grande reporter diffuse des images des manifestations pro régime, elle accuse aussi les médias d’avoir caché cette face de la Syrie, en oubliant que ces manifestations étaient orchestrées par le pouvoir et ses services de sécurité qui obligeaient les fonctionnaires, les salariés, les lycéens, collégiens et étudiants de s’y rendre.

Les six mois de révolution pacifique sont bâclés en moins d’une minute d’un reportage de 1h24, pire on nous présente peu ou pas la barbarie du régime durant ces six premiers mois, ni le nombre de morts civils et exactions commis contre des enfants, comme le jeune Hamza Elkhatib[2] enlevé, torturé et rendu mort à ses parents le 21 Mai 2011. Le documentaire s’attarde sur des récits du régime, sur le fait que les policiers aient été pris pour cible, sans même évoquer les témoignages nombreux concernant les snipers de services de sécurité qui avaient pour mission de tirer sur les forces de l’ordre pour faire croire à une insurrection armée.

La journaliste laisse entendre que le régime a été entraîné dans la violence en réaction à la violence des manifestants et d’actes criminels commis par ces derniers ! Samah Soulah semble ignorer comment l’armée a marché littéralement sur des manifestants pacifiques à Banias. Un article du jdd du 7 Mai 2011[3] décrit l’entrée de l’armée avec blindé à Banias ainsi que dans les localités de Bayda et dans le centre de Homs. Cet article montre comment « des habitants ont « formé des boucliers humains » pour empêcher les chars d’avancer vers les quartiers sud, bastion des manifestants. ». Déjà à l’époque Bashar avait utilisé l’arme de la religion « les sunnites accusent Bachar al Assad de semer la peur, en faisant croire qu’ils cherchent à supprimer les alaouites et non à obtenir plus de liberté. ». Cet article à l’époque fait partie des nombreux articles de la presse française et internationale tous allant dans le même sens, seul les sites de « réinformation » contredisaient les faits.

L’accent est mis sur le fait que les mosquées étaient le lieu de départ des manifestations. Une précision qui a son importance et que la journaliste ne mentionne pas : sous le règne d’Assad et de l’Etat d’urgence, les seuls lieux de rencontre entre citoyens, tolérés par le régime étaient les lieux de culte. De nombreux activistes laïcs, druzes, chrétiens, ismaélites sunnites se retrouvaient ensemble dans les mosquées pour lancer les manifestations!

Le reportage aborde aussi le massacre de Hama en 1982, ou comment les frères musulmans ont tenté d’assassiner le président Hafez El-Assad, et comment le président a réprimé violemment cette insurrection en tuant des milliers d’islamistes à Hama. D’après le reportage à Hama « L’armée syrienne extermine plusieurs milliers d’islamistes radicaux » La réalité est tout autre, seule une branche des frères musulmans Altaliha (Avant-Garde) dirigé par Umar Jawad[4], chef local de l’organisation avait pris les armes, 150 à 200 hommes armés plus exactement, ils avaient trouvé refuge à Hama. Assad a rasé cette ville et tué des milliers de civils, pas des islamistes ! Entre vingt et quarante mille suivant les estimations. Un artiste syrien, Khaled Elkhany, réfugié à Paris a perdu son père lors de l’assaut de l’armée, mais apparemment de tels témoignages n’intéressaient pas votre journaliste.

Et dans la continuité, la voix du journaliste nous explique que « 30 ans plus tard les frères musulmans ont toujours ce désir de vengeance », ou comment sous-entendre que la révolution n’est qu’une histoire de vengeance d’islamistes.

Un autre détail et non des moindres sur les événements de Hama : le reportage parle du massacre de Hama comme étant une réaction à l’assassinat de 400 officiers Alaouites en 1982. Sauf que le massacre d’officiers alaouites avait eu lieu en 1979 à l’école d’officier d’Alep. Les frères musulmans avaient nié toute participation à ce crime revendiqué par le groupe Altaliha. Le chef du groupe parlait de 250 morts lors de cette attaque, tandis que le bilan officiel du régime fait état de 82 morts.

A la minute 34,32 le documentaire présente ce qui parait être un massacre de policier à Hama en juillet 2011. Des images utilisées par le régime dès le début de la révolte, le document suggère qu’elles ont été passées sous silence médiatique internationale. Le problème est qu’il y a beaucoup de doute sur ces images et l’interprétation qu’en a fait le régime. A l’époque beaucoup de militants syriens ont indiqué que les hommes en civils étaient des Chabihas (hommes de main du régime) et les victimes des manifestants. La télévision officielle syrienne a utilisé ces images durant des semaines pour passer un message, il n’y a pas de révolution, mais une insurrection armée. Quand un journaliste reprend les éléments de la télévision officielle du régime sans la moindre précaution cela parait très douteux. Surtout quand on sait que le chef de la diplomatie syrienne Walid Elmoualem a présenté lors d’une conférence de presse le 28 novembre 2011 des images qu’il présentait comme le massacre de policier par les terroristes syriens. Il s’avère que ces images provenait du lynchage d’un égyptien par une foule en colère au Liban. Lors de cette même conférence, Elmoualem a diffusé aux journalistes des images de soi-disant combattants terroristes à Lattaquié, or il s’agissait de combattants libanais à Bab Tabaneh datant de 2008. Le ministre syrien des affaires étrangères avait proposé sa démission suite à ce scandale. Donc en Novembre 2011, sept mois après les premières manifestations, le régime était incapable de présenter la moindre preuve de violence et d’une rébellion armée, l’exact contraire de ce qu’affirme le reportage !

Le reportage parle des désertions en évoquant Aljazeera qui mettait en avant ces désertions, Comme si Aljazeera était responsable des désertions et de la situation! On retrouve le même discours chez les officiels syriens. Le documentaire évoque l’armée libre sans jamais citer de nom, juste que cette armée est fondée par des déserteurs. L’armée libre a été fondée par un colonel déserteur du nom de Ryad Elasaad. Ce colonel a survécu à deux tentatives d’assassinat et a perdu l’usage de sa jambe, il réside aujourd’hui en Turquie et est toujours actif, mais il n’a pas été invité à s’exprimer. Le reportage n’évoque pas la défection du premier officier de l’armée Hussein Elharmouche. Il avait fondé le mouvement des officiers libres. Hussein Elharmouche a été enlevé en Turquie par le régime syrien, des rumeurs circulent sur sa présence dans la fameuse prison de Saydnaya.

Un point sur les intervenants du documentaire :

Frederic Pichon est présenté comme un spécialiste du moyen orient dont les sites web complotistes (bdvoltaire. Egalite et réconciliation, spoutnik) sont des grands fans, toujours cités. Ce spécialiste affirmait sur radio Courtoisie, invité de Jean-Marie Le Méné que le gouvernement français a donné des consignes pour ne pas accueillir des réfugiés chrétiens : « il y a des consignes, surtout pour les chrétiens syriens qui sont réputés être pro-régime. En gros, la consigne a été de dire « Vous pouvez accueillir des Syriens, mais à condition qu’ils ne soient pas pro-régime. » Sous-entendu « si vous êtes alaouites ou chrétiens, vous êtes réputés être pro-régime, donc bizarrement, votre visa est instruit pendant huit mois à l’ambassade de France. ». [5]Ce qui est remarquable de la part de M. Pichon, c’est la reprise mot pour mot des arguments du régime, « une opposition de l’extérieur, pas présente sur le terrain » sous entendant une méconnaissance de la Syrie et des syriens et surtout des personnes à la botte de puissances extérieures. M. Pichon présenté comme un spécialiste du Moyen Orient semble ignorer le sort des opposants dans les zones contrôlées par le régime. Le cas très récent de la mort l’opposant Omar Aziz[6] en détention est un exemple qui décrit bien la situation des opposants de l’intérieur. Il semble aussi ignorer que le régime bombarde via son aviation l’ensemble des territoires qu’il ne contrôle pas, et qu’il a déjà éliminé bon nombre d’opposants dans les zones libérées.

Randa Kassis a été renvoyée d’un des premiers groupes d’opposition qui avait vu le jour après la révolution. Depuis, elle travaille sur une résolution du conflit dans un comité sous la houlette d’un grand « démocrate », le président du Kazakhstan. Le nom du groupe est « initiative d’Astana », dont un des soutiens est le président de la Tchétchénie[7].

Georges Malbrunot, journaliste qui doit beaucoup à Assad pour sa libération des mains de l’Armée islamique en Irak. Il sait mieux que quiconque qu’Assad était un des parrains de l’Armée islamique en Irak. Assad luttait ainsi contre toute envie d’invasion américaine de la Syrie. Un jeu avec les islamistes qu’Assad maîtrise. Mais bizarrement, le grand reporter ne parle pas de cette alliance. Le réalisateur du document préfère évoquer la libération de détenus islamistes et djihadistes en faveur d’une amnistie en début de la révolution. Et présente ce geste comme une preuve d’humanisme du régime, et un signe d’ouverture. Alors qu’au même moment le régime remplissait les prisons de manifestants et d’activistes pacifistes, sans évoquer le fait que trois des détenus libérés prendront la tête des trois plus grandes organisations djihadistes du pays[8]. Les séjours de M. Malbrunot à Damas et l’accueil chaleureux du régime doivent interférer dans son jugement.

Enfin Bourhan Ghalyoun ancien président du conseil national syrien : la rédaction lui donne la parole sur des questions de fonctionnement du CNS qui ont limité l’action de l’opposition. Pourquoi ne pas avoir demandé une analyse sur le conflit à ce principal acteur et témoin de la révolution ? Peut-être à cause d’une vision et des faits qui n’allaient pas dans le sens de l’orientation que souhaitait donner la rédaction?

Concernant l’étude MIT sur l’attaque chimique en Syrie, le document ne présente aucune précaution sur cette étude. Cette étude est présentée comme un document officiel du MIT. Savez-vous que M. Postol, le rédacteur de cette fameuse étude du MIT, a utilisé comme une de ses sources principales une « chimiste syrienne » qui lui aurait procuré toutes les informations ? Cette « chimiste Syrienne » était en fait une des plus grande propagandistes du régime sur la toile, connue sous le nom de @PartisanGirl sur Twitter. Depuis, cette fameuse étude de Postol et Loyd a été totalement contredite par le site Bellingcat, une des meilleurs sources d’information technique sur le terrain syrien[9].

Pourquoi l’ensemble des autres études, des prélèvements effectués par des journalistes du Monde[10], des rapports des services de renseignement, les témoignages des victimes encore vivantes de cette attaque ne figurent pas dans le reportage ? L’objectif évident de Samah Soula est de semer le doute sur les responsabilités, un flou entretenu par la journaliste qui évoque un aveuglement !

Il manque à ce volet attaque chimique, les déclarations farfelues de Bouthayna Chaaban, conseillère du président syrien, qui affirmait le lendemain de l’attaque que les victimes étaient des enfants (près de 400) alaouites (minorité du président) enlevés en région de Lattaquié, à 400km au nord de Damas, et gazés au sarin dans les zones de la rébellion dans les faubourgs de Damas. Quitte à citer n’importe quoi et qui, il ne fallait pas se priver. Une information disponible sur les réseaux complotistes[11]

Sur le fait que le rapport de l’ONU sur l’usage d’armes chimiques ne pointe pas du doigt les responsabilités de cette attaque, il est invraisemblable que votre journaliste nous explique que le fait que le rapport ne mentionne pas l’auteur de l’attaque joue en faveur d’Assad, et jette un doute quant à sa probable responsabilité. Savez-vous que le rapport de l’ONU avait pour objet uniquement d’affirmer si il y a eu usage ou non d’armes chimiques sans pointer du doigt le responsable ? Et qu’il s’agissait d’une exigence de la Russie, condition à la commission d’enquête! Extrait du Journal le Figaro du 28 Septembre 2013[12] « Sur une autre «exigence» française – le jugement des coupables d’attaques chimiques – il a fallu trouver des accommodements avec la Russie. Le projet de résolution ne mentionne explicitement pas le bombardement chimique du 21 août, et se garde d’incriminer le régime de Damas. La Cour pénale internationale (CPI) n’est pas citée. «Les individus responsables de l’utilisation d’armes chimiques en Syrie doivent répondre de leurs actes», se borne à indiquer le texte. »

De manière générale, le reportage renvoie dos à dos le régime et les rebelles pour leurs exactions et s’attarde sur le cas d’un rebelle qui a mangé le foie d’un combattant du régime. Cet acte d’une extrême barbarie est inqualifiable quelle que soit la souffrance de cet ex rebelle, c’est un acte qui a été condamné unanimement par l’ensemble des opposants. Mais pouvons-nous comparer un acte d’un combattant devenu fou à une politique délibérée et organisée de crimes contre l’humanité ? Pourquoi la rédaction n’a pas diffusé une vidéo parmi les milliers qui circulent sur la torture et la liquidation d’activistes, d’enfants et femmes par les hommes du régime et ce dès le début de la révolution, alors que la vidéo du combattant certes floutée mais le montrant mangeant le foie apparaît dans le documentaire? Ou pourquoi ne pas parler du massacre de Houla[13] un exemple parmi tant d’autres, ou les miliciens du régime ont assassiné à l’arme blanche 108 civils, dont 34 femmes et 49 enfants.

L’émission évoque les preuves présentées par l’opposition sur la torture, l’objectivité voudrait que soit évoquée l’opération César et les quarante-cinq mille photos de onze mille détenus morts sous la torture rassemblées par un photographe déserteur. Une opération non pas de l’opposition mais d’un comité international rassemblant des juges et médecins légistes. Madame Garance Le Caisne, journaliste indépendante, a écrit un livre « opération César ». Apparemment l’équipe du reportage ne trouvait pas pertinent de parler d’un des plus grands crimes commis depuis le Génocide du Rwanda, l’équipe s’est contenté de montrer quelques photos en affirmant qu’il s’agit d’éléments présentés par l’opposition.

Ce reportage est d’un cynisme équivalent à ses mensonges, le largage de bombes barils sur les populations civiles à Alep, Deraa Idlib, loin des lignes de fronts est présenté comme une technique militaire nécessaire à la reconquête du territoire, qui comme toute stratégie militaire à un coût humain ! Ce qui est apparenté comme un crime contre l’humanité est présenté comme l’œuvre d’une stratégie douloureuse de reconquête. Et cibler les marchés, hôpitaux[14], écoles par l’aviation du régime et de ses alliés ne semble pas être une information pertinente à évoquer dans votre reportage. Encore une volonté délibérée de mettre le bourreau au même niveau que la victime, en renvoyant tout le monde dos à dos via un argument de choc, la guerre c’est sale.

Le documentaire aborde, avant le dernier chapitre consacré aux réfugiés qui fuient la guerre, les questions géostratégiques et le fameux Gazoduc Qatari qui n’existe que dans l’imaginaire du régime syrien, des réseaux complotistes et chez les amis de Poutine. Les journalistes n’ont pas pris la peine de regarder une carte et de s’informer sur les technologies de livraison de Gaz. Si le Qatar devait construire un Gazoduc pour alimenter les pays européens, alors qu’il est leader mondial du gaz liquéfié dont le transport se fait uniquement par méthanier, il devrait faire passer le pipeline par l’Arabie-Saoudite, la Jordanie, la Syrie, la Turquie puis les pays de l’Europe de l’est et/ou des Balkans (la route des immigrés). Un projet avait existé pour fournir les besoins propres de la Turquie en utilisant un pipeline déjà existant et reliant l’Egypte à la Syrie. Un peu d’intelligence et de raisonnement permet de comprendre que le gaz liquéfié permet une indépendance qu’un gazoduc à coût faramineux et traversant une dizaine de pays ne permet pas, et que le Qatar n’a jamais envisagé un tel projet.

A la 65eme minute du reportage la voix du journaliste explique que le choix de construire un pipeline iranien l’été 2011 a fait réagir les monarchies du golfe et l’aide militaire de la rébellion s’est intensifiée ce même été. Le documentaire interpelle le téléspectateur sur le hasard du calendrier entre le choix du pipeline iranien et le soulèvement populaire en Syrie, sous entendant qu’il s’agit probablement d’une déstabilisation par les pays du Golf pour contrer le pipeline iranien. Et à ce moment le reportage montre des vidéos de destruction de chars via des missiles de types TAW, MILAN, KOUNKOURS, comme si ces images dataient de l’été 2011 et était le fruit du soutien des monarchies du Golfe aux rebelles. Or ces images sont récentes, la livraison des premiers missiles anti blindés à l’opposition s’est faite en 2013, la maison blanche ne s’en cache pas. Si le ministre des affaires étrangères Syrien Walid Elmoualem n’avait pas réussi à démontrer en Novembre 2011 la présence d’hommes armées parmi les manifestants, comment a-t-il pu passer à côté de la destruction de chars par les terroristes comme preuve d’infiltration terroriste lors de sa fameuse conférence de presse de Novembre 2011? Si ces vidéos ne datent pas de l’été 2011 pourquoi les diffuser au moment où le journaliste parle d’un probable soutien accru l’été 2011 ? N’est-ce pas du détournement d’images et un flagrant délit de manipulation ?

Autre point important sur le pétrole et les ventes de l’or noir par l’Etat Islamique, le reportage explique que le client du pétrole de Daesh est la Turquie, sans fournir la moindre preuve. Même si l’existence d’un trafic est évident, ne fallait-il pas du moment où on accuse un pays d’importer le pétrole de pointer du doigt l’ensemble des clients ? De ce fait évoquer qu’un des clients de Daesh est Assad via un hommes d’affaires syrien Georges Haswani[15] n’est-il pas nécessaire pour faire preuve d’objectivité ? Encore une fois le reportage épargne le régime syrien.

La partie géostratégie et énergie se termine sur beaucoup de conditionnel. Des traces de pétrole dans le Golan occupé par Israël tout en omettant de signaler que cette découverte date d’octobre 2015, et sachant qu’il est probable que ce pétrole soit inexploitable. Ou encore la présence d’un probable champ gazier au large des côtes syriennes qui justifierait les ingérences étrangères. Depuis l’invasion irakienne, les manipulations autour des guerres du pétrole servent à tout expliquer. Ainsi une révolution légitime contre un des pires régimes sur Terre devient affaire de pétrole. A chaque fois qu’un dictateur se trouve en difficulté, le complot autour du contrôle du pétrole est agité, Lybie, Venezuela, Syrie, même scénario.

Le reportage a consacré une large partie de son temps à donner du crédit aux hypothèses de déstabilisation du régime liée aux question d’hydrocarbures, mais bizarrement un des principaux volets de la crise syrienne et qui provoqua un changement drastique dans l’évolution de la situation n’est pas évoqué : l’intervention du Hezbollah. La présence en force du Hezbollah pour sauver le régime syrien est passée sous silence dans le reportage.

Fin 2012, les défections nombreuses au sein de l’appareil d’état et de l’armée avaient mis le régime syrien en péril. Le premier ministre en exercice avait même fait défection[16]. Ne pensez-vous pas que l’intervention d’une milice chiite[17] contrôlée par l’Iran en territoire sunnite n’est pas un des éléments qui a poussé les pays du Golf à réagir ? N’était-ce pas là le tournant confessionnel de la guerre où des miliciens chiites libanais sous le contrôle de l’Iran venaient faire la guerre au côté d’un tyran dans un pays à majorité sunnite ? Un des invités du reportage évoque la haine des sunnites envers les chiites qu’ils considéraient comme des infidèles pires que les chrétiens. Étonnant d’entendre cela quand le Hezbollah libanais occupe le territoire syrien en affichant ses drapeaux sur les mosquées sunnites notamment lors de la prise de la ville de Qosseyr! Et quand les milices chiites irakiennes écrasent et humilient les sunnites d’Irak renforçant Daesh. Le ton du reportage était donné, le sunnite djihadiste, le coupable idéal.

Comment un reportage qui prétend apporter un éclaircissement sur le conflit syrien n’aborde pas cette question essentielle ?

Au vu des éléments, il est indéniable qu’il y a une tentative de manipulation grave de l’opinion. La logique du reportage reprend exactement le même cheminement que la propagande du régime et des réseaux « d’informations alternatives » sur le conflit syrien :

-réduire l’importance de la révolte populaire en niant ou omettant les grands rassemblements pacifiques des premiers mois.

-omettre et minimiser les exactions du régimes, les crimes contre l’humanité, les crimes de guerre. Présenter ces atrocités sous l’angle de victimes collatérales d’affrontements armés comme pour tout conflit

-mettre à pied d’égalité les exactions du régime et de l’opposition, le bourreau et sa victime, et ne présenter aucun chiffre sur la responsabilité de chaque camp concernant les pertes civiles.

-donner une explication du conflit par une situation géostratégique complexe : présence d’hydrocarbures, Golan occupé par Israël, sans apporter la moindre preuve sinon des hypothèses

-mettre en avant les djihadistes sans évoquer la société civile et toute une partie de la rébellion non djihadiste.

-sélectionner soigneusement des intervenants qui font le bonheur des réseaux de « ré-information »

-omettre d’évoquer tous les faits, preuves et éléments permettant de montrer que le conflit syrien est à l’origine une révolution pacifique d’un peuple aspirant à la liberté

Il s’agit d’un document à charge qui reprend les idées et les thèses en grande partie de Frédéric Pichon exprimé dans son livre « pourquoi l’occident s’est trompé ». Il est même quasi impossible de ne pas faire un lien entre le titre du livre de M. Pichon est le nom de reportage.

Sachez que Monsieur Pichon avait vu les djihadistes à Deraa en Mai 2011[18] bien avant même Assad ! Mais aussi que M. Pichon s’est entretenu avec la première conseillère du président syrien Bouthaina Chaabane en février 2015[19]. En préambule de l’entretien une description très élogieuse, et une présentation de titres et de diplômes dont seul les dictateurs ont le secret. Rappelons que Madame Chaabane est la femme qui accusait les rebelles d’avoir enlevé et transporté sur plus de quatre cent kilomètres d’un territoire contrôlé par le régime plus de 300 enfants alaouites de Lattaquié pour les gazer au sarin dans les faubourgs de Damas, sans pouvoir fournir la moindre preuve de l’existence de ces enfants…

Le service public ne saurait être un outil de propagande à la façon des médias de Poutine, cela est indigne de notre république et démocratie. Ce documentaire jette un doute sur le sérieux de l’ensemble de l’information et des enquêtes d’investigations menées par vos chaines et le groupe France télévision. C’est pourquoi nous vous demandons l’ouverture d’une enquête sur ce reportage pour comprendre comment un magazine connu pour son sérieux s’est retrouvé au service de la propagande d’une dictature. Nous souhaitons que le CSA participe à cette enquête ainsi que des spécialistes de l’information et du Moyen Orient, et que le résultat de cette enquête soit rendu public.

Firas KONTAR, juriste

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[1] Syrie : manifestation monstre à Hama où l’ambassadeur américain défie Damas sourcehttp://www.ladepeche.fr/article/2011/07/07/1124352-syrie-l-ambassadeur-americain-a-hama-nouvelles-manifestations-anti-regime.html

[2] Syrie : Hamza, torturé à 13 ans, emblème de la révolution –sourcehttp://www.lefigaro.fr/international/2011/05/31/01003-20110531ARTFIG00518-syrie-hamza-torture-a-13-ans-embleme-de-la-revolution.php

[3] Syrie : les chars entrent dans Banias – source http://www.lejdd.fr/International/Moyen-Orient/Actualite/Syrie-Les-chars-penetrent-dans-Banias-309981

[4] Le massacre de Hama – février 1982 Ismael Quiades http://www.massviolence.org/Le-massacre-de-Hama-fevrier-1982

[5] Site de propagande Résistance Républicaine http://resistancerepublicaine.eu/2015/09/17/a-beyrouth-lambassade-de-france-refuse-les-visas-aux-syriens-chretiens-et-accepte-les-musulmans/

[6] Mort en détention de Omar Aziz, père des comités locaux de la révolution syrienne http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2013/02/26/mort-en-detention-de-omar-aziz-pere-des-comites-locaux-de-la-revolution-syrienne_1838928_3382.html

[7] Photo en pièce jointe 1-Randa-Kassis-with-The-President-of-the-Chechen-republic-Ramzan-Kadyrov-and-Fabien-Baussart-President-of-CPFA-05_10_2015-

[8] Syrie : un opposant à Damas raconte la libération des djihadistes http://www.franceinfo.fr/actu/monde/article/maher-esber-ancien-chef-islamiste-627427

[9] Attempts to Blame the Syrian Opposition for the August 21st Sarin Attacks Continue One Year On https://www.bellingcat.com/news/mena/2014/08/20/attempts-to-blame-the-syrian-opposition-for-the-august-21st-sarin-attacks-continue-one-year-on/

[10] Comment « Le Monde » a obtenu des preuves de l’usage d’armes chimiques en Syrie http://www.lemonde.fr/proche-orient/chat/2013/06/05/comment-le-monde-a-obtenu-des-preuves-de-l-usage-d-armes-chimiques-en-syrie_3424321_3218.html#hHjGKj6D0TGexXOo.99

[11]Information reprise par Michel Collon fervent défenseur des théories du complot et d’Assad: « False flag, l’arme fatale des rebelles syriens » http://www.michelcollon.info/False-flag-l-arme-fatale-des.html

[12] Syrie : accord à l’ONU sur les armes chimiques http://www.lefigaro.fr/international/2013/09/27/01003-20130927ARTFIG00607-syrie-accord-a-l-onu-sur-les-armes-chimiques.php

[13] Syrie : le massacre de Houla raconté par des enfants rescapés Source :http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/05/30/syrie-le-massacre-de-houla-raconte-par-des-enfants-rescapes_1709928_3218.html#f7bvKTtrFbAAbK80.99

[14] MSF confirme ne pas avoir transmis les coordonnées GPS de ses hôpitaux aux armées syrienne et russe source https://francais.rt.com/international/15956-msf-confirme-gps-hopital-damas-moscou

[15] L’UE sanctionne les « médiateurs » entre Assad et le pétrole de Daech http://www.middleeasteye.net/fr/reportages/lue-sanctionne-les-m-diateurs-entre-assad-et-le-p-trole-de-daech-1163700111#sthash.tfBwOMFA.dpuf

[16] La défection du premier ministre syrien illustre l’affaiblissement du régime http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/08/07/la-defection-du-premier-ministre-syrien-illustre-l-affaiblissement-du-regime_1743221_3218.html#Wm3ac4CUu5xtKiJR.99

[17]Syrie : l’intervention du Hezbollah inquiète Mai 2013 http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/05/21/syrie-l-intervention-du-hezbollah-inquiete_3414843_3218.html

[18] Frédéric Pichon : « le modèle politique occidental ne fait pas rêver la Syrie » http://www.libertepolitique.com/Actualite/Decryptage/Frederic-Pichon-le-modele-politique-occidental-ne-fait-pas-rever-la-Syrie

[19] Entretien avec Bouthaina Chaabane par Frederic Pichon https://groupegaullistesceaux.wordpress.com/2015/02/07/entretien-avec-bouthaina-chaabane/

Des signatures comme armes pour la paix en Syrie.

Deux associations d’opposants syriens au régime de Bachar El Assad font signer une « Charte de la liberté » afin de ramener la paix en Syrie et fixer les principes fondamentaux de la future société syrienne.

Lorsqu’il l’a vu arriver devant sa carriole, il y a quelques semaines, Abdul Kader Kurdiya s’est mis à pleurer. Voilà plus de quatre ans qu’il l’attendait. Ce jour-là, ce marchand de Kilis, modeste ville turque à la frontière syrienne, a sagement écouté le discours de Waad Atli, militante des Comités locaux de coordination en Syrie (LCC). Devant la gare d’autobus, au milieu d’une myriade d’échoppes syriennes, la jeune femme lui a présenté la « Charte de la liberté » : un texte appelant à un « État de droit indépendant et souverain », où les Syriens sont « égaux devant la loi, sans distinction de religion, d’ethnie ou de sexe ». Un doux rêve. Ce jour-là, la peur au bout du stylo, Abdul a signé « pour la démocratie », un acte qui peut coûter la vie. « Depuis la révolution, on nous avait oubliés, déplore-t-il. Où était l’opposition? Personne ne nous avait jamais demandé ce qu’on voulait pour notre pays… » Depuis, Abdul s’est mué en un relais efficace, stockant discrètement une pile de pétitions dans sa carriole. Mais il ne peut s’empêcher de pointer du doigt une opposition syrienne divisée depuis le début de la révolution. « Pourquoi cette charte arrive-t-elle si tard? »

« Si ça peut faire la différence, on signe »

Le projet, né en 2012, a mis plusieurs années avant de voir le jour. « C’est la plus grande enquête de ce type jamais réalisée dans le pays », rapporte Rafif Jouejati, son instigatrice via l’association Free Syria et les LCC, un important réseau de militants de terrain. Il a d’abord fallu réunir les fonds – 240.000 dollars alloués par le département d’État américain – pour lancer un grand questionnaire en Syrie, mais aussi au Liban, en Turquie et en Jordanie auprès des réfugiés. Il a fallu décortiquer les 50.000 fiches obtenues, dont 30.000 dans toute la Syrie. Fin 2014, la « Charte de la liberté » voyait le jour, inspirée de la charte sud-africaine de l’ANC de 1955. Un véritable baromètre de la société syrienne, décimée après quatre ans et demi de guerre [Suite: LeJDD, 21 décembre 2015].